Voyage en terre inconnue

Adam et Eve bougeoirs - copieÀ Marie-Pasquine

Les 23 et 24 juillet 2016, sera dispersée l’incroyable collection de la famille Subes (Raymond Subes (1891-1970), ferronnier d’art, Jacques Subes (1924-2002) et son épouse Françoise Blanc-Subes (1927-2015), créatrice de papiers peints). L’ensemble est conservé au château des évêques de Dax à Saint-Pandelon.

Le numéro 661, une paire de bougeoirs en bronze patiné du XVIe siècle, retient l’attention au milieu de lots bien plus prestigieux.

Adam et Eve bougeoirs Hauteur totale - copieLa notice du catalogue indique : « en bronze patiné, fûts ornés de personnages : Adam et Eve, soutenant les bobèches en forme de corbeilles de fruits, les pieds enserrés par un serpent, base circulaire gravée ».

La notice est séduisante et ouvre l’esprit à de multiples interrogations.

Partant de l’idée que le couple représenté est celui d’Adam et Ève, la présence des serpents renvoie immédiatement au récit de la Genèse et à la désobéissance des premiers humains. La conséquence en fut un exil du jardin paradisiaque et une vie de labeur marquée, au terme, par la mort. La paire de bougeoirs serait alors une sorte de Memento mori.

Toutefois, un regard attentif discerne assez aisément des distorsions par rapport aux codes traditionnels de l’évocation de l’épisode biblique.

En premier, la présence d’un serpent sur chaque bougeoir. Habituellement, celui-ci est plutôt associé à Ève qui se laissa séduire par le discours du tentateur. Ève, elle-même, manque d’apparat. Elle n’a pas de longue chevelure propre à enrouler la volonté d’Adam. La chevelure est aussi abondante chez l’homme que chez la femme…

Adam ne cache pas son sexe derrière des feuilles de figuier ou de vigne… L’espèce de périzonium qui le couvre évoque davantage une tenue des dits « sauvages » du Nouveau Monde. Les corbeilles de fruits portées sur la tête (difficile à certifier) évoqueraient plus les richesses amérindiennes que les récoltes tirées du labeur d’Adam.

XVIe siècle… S’agissait-il de transcrire les découvertes, encore récentes, de nouvelles terres emplies de promesses mais aussi de dangers permanents ? Les êtres humains rencontrés étaient-ils perçus en ce paradis subsistant comme des survivants de l’Éden ?

Il serait grand temps que cette jolie paire porte de nouveau lumière !

Notes :
Vente par le commissaire-priseur Coutau-Begarie.
Hauteur des bougeoirs : 34, 5 cm.
Mise à prix : 10 000/15 000 euros.

À François Daguet

Email charles BorroméeLe 19 juin 2016, Bertrand Miallon présidait une vente aux enchères à Périgueux dans laquelle le lot 12 consistait en une double plaque émaillée circulaire (en réalité, deux plaques encollées, l’une au verso de l’autre). Pour préparer la vente, appel fut fait à un expert, monsieur Royer. La première version du catalogue décrivait ainsi la scène : « Médaillon double face en émail peint sur cuivre d’une vive polychromie représentant d’un côté la dernière communion de la Vierge, celle-ci étendue au milieu des apôtres, et de l’autre Saint Jacques de trois quart. Légers rehauts de dorure, dont S.JACQUES en bordure ».

catalogue première moutureLa description de l’avers était surprenante : la communion de la Vierge est un sujet commun mais, à notre connaissance, une telle scène ne se déroule jamais au milieu des apôtres étendus, la Vierge tenant un enfant dans les bras… En pure gratuité et trouvant simplement dommage d’afficher une aussi mauvaise compréhension de la scène, un courrier fut aussitôt adressé au commissaire-priseur.

Aucune réponse n’a été reçue mais la notice du catalogue fut modifiée… en maintenant le nom de l’expert comme auteur de l’identification du sujet !

Catalogue deuxième moutureL’avers est une réinterprétation en peinture sur émail (vraisemblablement exécutée à Limoges) d’une huile sur toile conservée à Narbonne. Attribuée à Pierre Mignard (1612-1695), l’œuvre célèbre la charité de saint Charles Borromée qui se dévoua auprès des pestiférés à Milan, en 1576. L’émailleur a su adapter le sujet à la forme ronde de la plaque de cuivre, ôtant certains détails pour en garder d’autres. Des transformations sont volontaires, comme les rayons d’or de la présence divine dans la partie supérieure. D’autres résultent peut-être d’une mauvaise compréhension, tel le changement du sol en lattes de bois en une sorte de tapis bleu et marron sur lequel écuelle et cuiller ont été conservés. Le choix des couleurs et la production en contrepartie semblent indiquer que l’émailleur a travaillé d’après une estampe alors en circulation.

Le commissaire-priseur a-t-il donné lors de la vente ces détails que nous lui avions communiqués (avec cliché du tableau de Pierre Mignard) ?

Pierre Mignard Charles Borromée - copieD’une interrogation sur une paire de bougeoirs à ce double émail à l’iconographie mal évaluée en premier lieu, nous aimerions attirer le lecteur de passage sur un ouvrage tout à la fois humble et plein d’envergure. Philippe Costamagna, conservateur du musée d’Ajaccio, vient de publier son expérience fascinante « d’œil ». Être « œil », savoir attribuer une œuvre, reconnaître son sujet, discerner son histoire, n’est pas un métier. C’est une passion qui relève tout autant de la mémoire visuelle enrichie au fil des ans, que de la connaissance en histoire et en histoire de l’art. Elle requiert d’être en éveil, d’avoir sans cesse un esprit curieux, de se défaire des a priori, d’accepter de ne pas savoir, de ne pas voir… jusqu’au jour où l’œil croise ce que nul œil, auparavant, n’avait observé sous un certain angle.

N’hésitez pas, plongez-vous dans le témoignage de Philippe Costamagna, aussi passionnant que n’importe quel roman d’été !

Notes :
Plaque émaillée circulaire collée à une seconde plaque. Avers : Émailleur non identifié, d’après Pierre Mignard, Saint Charles Borromée distribuant la communion aux pestiférés, s. d. [après 1650]. Peinture sur émail, Ø 9, 5 cm environ.
Pierre Mignard (1612-1695), Saint Charles Borromée distribuant la communion aux pestiférés, vers 1650. Huile sur toile, 361 x 241 cm. France, Narbonne, Musée d’art et d’histoire, 846.4.1.
Philippe Costamagna, Histoires d’œils, Paris, Grasset & Fasquelle, « Le courage », 2016.
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